Les fondements philosophiques et idéologiques
du nouveau discours sur le développement
Economies et Sociétés
Série Développement
n°4, 3/2005, p.477-96
Benoît PREVOST
Centre d’Etude des Marchés et des Inégalités
Université Montpellier 3
prevost.cemi@free.fr
« Nous nous engageons à promouvoir à l’échelon national et mondial
des systèmes économiques reposant sur les principes de la justice,
de l’équité, de la démocratie, de la participation, de la transparence,
de la responsabilité et de l’ouverture. »
Rapport de la Conférence internationale sur le développement, Monterrey
(Nations Unies 2002, p.9)
Le Consensus de Monterrey, issu de la Conférence internationale sur le financement du développement, en 2002, reflète l’évolution des discours officiels sur le développement depuis le début des
années 1990. L’articulation des dimensions sociales, politiques et environnementales du développement semble aujourd’hui indiscutable, et l’essentiel des recherches sur le développement, en
particulier au sein des institutions internationales en charge de l’aide, se concentre sur les liens entre la lutte contre la pauvreté et la défense des droits de l’homme.
Rapidement, cette évolution a été perçue comme la manifestation d’un nouveau paradigme (celui du « développement intégré » ou « comprehensive development ») sur lequel pouvait s’appuyer le
dépassement nécessaire du Consensus de Washington . Pour autant, les Institutions de Bretton Woods, qui incarnaient l’ancien paradigme, ne sont pas étrangères à l’émergence du nouveau discours sur
le développement : à l’aube du millénaire, leur ralliement à la croisade contre la pauvreté est passé par une autocritique maintes fois répétée et des commissions ont été réunies pour formuler les
impératifs du développement intégré . Les experts du FMI n’hésitent donc plus, aujourd’hui, à affirmer que « en y regardant de plus près on voit que les activités du FMI contribuent toutes,
directement ou indirectement, à la lutte contre la pauvreté et à la défense des droits de l’homme » (Leite 2001).
Cette « rhétorique des droits de l’homme (qui) reflète un changement des priorités quand on la compare à la dialectique qui dominait le discours voilà quelques décennies » (Sen 2003, p.299),
pourrait laisser croire que le politique s’est à nouveau saisi de l’économique, conformément aux vœux du Nobel d’économie, Amartya Sen , mais aussi que l’homme est redevenu « le sujet central du
processus de développement », conformément aux vœux des Nations Unies et de la Charte sur le droit au développement. La rhétorique sur les droits de l’homme est ainsi étroitement associée à celle
sur le développement humain, malgré les tentatives déployées pour distinguer ces deux aspects du nouveau discours sur le développement .
La notion d’empowerment, aujourd’hui vulgarisée par les experts de l’économie du développement, incarne exemplairement cette évolution. Défini comme une « expansion des ressources et capacités des
pauvres à influencer, contrôler et tenir pour responsables les institutions qui affectent leurs vies » (World Bank 2002, p.11), l’empowerment concerne l’amélioration du capital économique, social
et politique des individus afin d’assurer l’« expansion de (leur) liberté de choix et d’action » (ibid.) . La problématique de l’empowerment suppose une réflexion sur les institutions, réflexion
qui fait écho au regain d’intérêt de l’économie standard pour la place de l’Etat dans l’économie moderne et qui s’est traduit par la propulsion de la (bonne) gouvernance au premier rang des
objectifs des Institutions de Bretton Woods.
Il n’est donc pas étonnant que les droits de l’homme, la démocratie et la bonne gouvernance, qui se côtoient dans le champ lexical du nouveau discours sur le développement, finissent sinon par être
assimilés, du moins par être considérés comme nécessairement complémentaires. Or, l’aspiration à concevoir le développement comme un « processus d’expansion des libertés réelles dont jouissent les
individus » (Sen A. 2003, p.15), bien que communément admise par la communauté internationale, peut se décliner sous des formes très diverses et éventuellement contradictoires, qui relèvent,
nécessairement, de postures politiques et idéologiques différentes.
C’est du moins ce que nous essaierons de montrer ici : les travaux de la plupart des économistes, en particulier des experts convoqués pour formuler le nouveau paradigme en usage au sein des IBW,
s’appuient sur des présupposés qui relèvent d’une idéologie libérale confuse et polymorphe. Or, ces présupposés conduisent à relativiser l’évolution du discours sur le développement. D’une part,
les libertés sont le plus souvent réduites, au nom d’arguments techniques, aux libertés économiques conçues sur le mode négatif d’absence d’entraves à l’initiative privée . Cette restriction
s’accompagne d’une approche instrumentale des droits et libertés fondamentaux, qui s’éloigne de la perspective substantialiste défendue par Sen. D’autre part, l’association marché-démocratie comme
forme ultime de l’efficacité sociale conduit à nier la dimension historique et expérimentale du développement et, finalement, à nier la capacité des peuples à prendre en main leur destin à travers
un processus d’expansion de leurs libertés réelles.
Nous partirons du cadre conceptuel dressé par Amartya Sen (1) pour analyser l’émergence de l’idéologie de la bonne gouvernance et l’instrumentalisation des droits et libertés qui l’accompagne (2).
Nous verrons ensuite que ce nouveau discours relève d’un naturalisme social et historique profondément ancré dans la théorie standard du développement (3). Les fondements de cette idéologie sont
difficilement compatibles avec l’idée que le vingtième siècle aurait accouché, in extremis, d’un nouveau paradigme du développement.
POUR LIRE LA SUITE :
benoit.prevost@univ-montp3.fr